Morceau choisi car je ne saurais l’exprimer mieux, partageant nombre de points de vue. :)

1. Quelques repères

Nous ne parlerons pas ici de la culture des gens « cultivés », faite de signes distinctifs qui opposent les êtres cultivés aux êtres incultes, de la culture-niveau d’éducation, de la culture de l’individu instruit, consommateur ou producteur sur le marché des produits culturels. Nous ne posons donc pas l’équation culture égale niveau d’éducation : l’éducation, celle puisée à l’école, comme celle héritée et apprise dans les familles, fait partie de la culture mais celle-ci ne se réduit pas à elle.

Nous ne parlerons pas non plus de ce qui est le plus visible et le plus audible : les chansons nées des rythmes et mélodies des terroirs et des villes pour faire danser les jeunes, et relevant d’un marché de la musique de variétés et du folklore. Cette musique est partie intégrante de la culture mais, contrairement à ce qui semble évident pour beaucoup chez nous, la culture ne se réduit pas à elle.

Nous partirons plutôt de la définition devenue classique donnée en 1871 par l’anthropologue anglais Tylor de la culture – et de la civilisation -, l’un et l’autre terme étant chez lui
interchangeables : la culture c’est « ce tout complexe qui inclut les connaissances, la foi, l’art, la morale, la loi, les coutumes ainsi que toutes les autres facultés et habitudes acquises par l’homme en tant que membre d’une société, bref l’élément appris des comportements humains « (that complex whole which includes knowledge, beliefs, art, morals, law, custom, and any other capabilities and habits acquired by
man as a member of society
 » .) La culture est alors définie comme le « capital idéel et matériel d’une société donnée ».

(…) la culture, à la fois et en même temps reflète, crée, modèle une personnalité typique des populations qui la partagent.
(…) – chaque culture est unique dans sa singularité -, et au relativisme culturel – il n’y a pas de normes en matière de culture, pas de cultures supérieures ou inférieures, chaque culture privilégie tel ou tel ensemble de valeurs, tel modèle (…), selon les modèles (patterns) culturels transmis par chaque société et inculqués aux enfants dès le plus jeune âge. Il faut évidemment tenir compte du fait que ce type d’analyse ne s’appliquait qu’à des sociétés de petite taille, sans classes, isolées des grands courants d’échanges ;

(…)

En simplifiant, nous dirons avec l’anthropologue Lucy Mair « a culture is the common possession of a body of people who shares the same traditions ; in social terms such a body is a society », la culture est le patrimoine commun d’une société, d’une communauté plus ou moins large, du clan à la nation.

Et pêle-mêle : la culture qui s’hérite, modèle mais sur laquelle l’on peut agir, oriente, sanctionne, récompense, que l’on transforme. La culture, partie intégrante de chaque individu, porteur et créateur de culture à la fois. La culture qui assigne un sens aux êtres et aux choses, aux éléments, du visible comme de l’invisible, la culture qui pense le réel. La culture qui unit et différencie. La culture comme traversée par l’histoire, en perpétuel changement, tout en restant apparemment elle-même, constituée de noyaux forts qui structurent les autres éléments qui la constituent. La culture qui s’adjoint les uns et les autres apports et les remodèle à sa manière, avec parfois le risque d’en mourir un peu. La culture incluant des attributs de classe, la culture non monolithique. Des contradictions dans les valeurs de la culture traduisant les représentations des diverses forces sociales. Culture dominante, éventuellement sous-cultures. La culture : ses points forts, qui structurent, et ses points faibles, qui divisent.

 

2. Des questionnements et des enjeux

Les questionnements en matière de culture sont innombrables et nous ne pourrons en aborder que quelques-uns uns dans le cadre de cet article.

- La question de la langue Nous n’aborderons pas en particulier la question si importante mais traitée jusqu’ici de façon passionnelle et politique de la langue d’enseignement, de la langue de culture, de la langue de communication. Mais le thème en devra être abordé.

- Une culture malgache, des cultures malgaches ? Nous n’aborderons pas non plus ici la question de l’unité et de la diversité de la culture malgache. Cette question trouve généralement, au mépris de toute évidence, son fondement dans le traitement de la question dite ethnique, mais faut-il rappeler, à l’encontre de tout ce qui se dit que, (…) l’ethnie « suppose une communauté linguistique et culturelle, et une homogénéité du territoire géographique et, surtout, la conscience de cette homogénéité culturelle, quand bien même celle-ci serait imparfaite, les variantes dialectales différentes d’une « province » à l’autre, ou les cultes religieux ». Alors le concept d’ethnie ne peut s’appliquer à la réalité malgache : alors qu’il est sous la colonisation comptabilisé 18 ethnies, l’unité linguistique et, de façon globale, culturelle, caractérise Madagascar. Pourquoi s’accrocher aux ethnies, au mépris de tout regard scientifique ?
Parlons plutôt du peuple malgache.

En fait, les ethnies dénombrées par les colonisateurs regroupent des entités disparates, l’on parle d’ethnie sakalava, merina, masikoro, vezo, en confondant deux ordres de réalités, à savoir :
- des ensembles socio-politiques unifiés par un État, une chefferie, et qui comprennent eux-mêmes des groupes, par exemple l’Etat merina ou l’Etat sakalava, la Confédération betsimisaraka ;
- les peuples composant ces ensembles socio-politiques dans la mesure où ils présentent une certaine homogénéité qui permet de les différencier, clans étendus ou anciennes entités politiques submergées dans de nouveaux ensembles, tels les peuples masikoro, vezo, dans l’Etat sakalava relevant de ces structures politiques.

La construction, instrumentale à des fins de division, consiste à sélectionner les traits différenciateurs des différents peuples, à opposer ceux-ci à ceux des autres groupes sociaux. Le travestissement de l’histoire consiste ainsi à doter d’autonomie les éléments d’un ensemble afin de donner de celui-ci une image amoindrie, dont l’enjeu est le pouvoir présent. (…) Ce qu’il faut souligner, c’est que les pouvoirs malgaches pré-coloniaux, loin de nier l’existence des spécificités, en avaient fait une des composantes de leurs assises. La notion, lignagère et clanique, d’origine commune, qui unit en même temps qu’elle différencie, était utilisée pour définir, par rapport aux dirigeants, les statuts de chaque groupe qui se voyait doté de fonctions, économiques, politiques, rituelles spécialisées. Le succès d’une unification, d’un rassemblement des hommes, se mesurait à la mise en mouvement, au profit du pouvoir qui émerge, de groupes maintenus dans leurs spécificités mais remodelés par rapport à soi, dans l’inégalité, la hiérarchie. Les peuples ainsi catégorisés étaient avant tout des unités sujettes.

Il reste que Madagascar, véritable laboratoire où ressemblances et dissemblances se créent et se fondent sur la base d’une langue commune, doit être un formidable champ de recherche reliant des réseaux solidaires à la recherche tout simplement d’une réalité multiforme et passionnante, pour la construction toujours à faire d’un ensemble humain viable et non au service de petites ambitions politiques.

- Culture, savoirs

L’on n’affirmera pas assez le sérieux de la question culturelle. Prenons ici un cas, un cas extrême, dira-t-on, mais qui n’en pèse pas moins dans notre société. Cas où la faiblesse des connaissances permet le développement du symbolique et du pouvoir des détenteurs de la tradition qui contrôlent les valeurs et les comportements.

Le traitement de la lèpre est maintenant connu dans le monde. Le taux de prévalence de la maladie chez nous est pourtant encore de 5 p 10.000 habitants et Madagascar fait partie des 16 pays les plus atteints au monde et où la maladie constitue encore un problème de santé publique. (…)

Comment expliquer cette situation ? (…)

Que la maladie et le cortège de croyances qui accompagne celle-ci ne soient pas encore éliminés est un résultat du
niveau des connaissances, niveau peu élevé qui permet à de fausses connaissances, à des croyances non fondées de gouverner les esprits, croyances qui entraînent la peur des malades et pratiquement leur marginalisation par la société. (…) Son origine serait d’ordre social et d’ordre surnaturel à la fois et elle comporte une forte charge d’auto-culpabilisation puisqu’elle résulterait soit d’un charme nocif (de quelqu’un à qui l’on a nui) soit d’une malédiction (d’un ancêtre envers qui l’on a commis un manquement, dont on n’a pas suivi les prescriptions). (…)

La solution consiste, outre à se doter de moyens de travail au niveau sanitaire comme à celui de la communication, à éduquer et mobiliser de façon massive la société, de façon
participative ; à s’appuyer sur les valeurs qui dans la société vont dans le sens de l’élimination de la lèpre : souci de la santé des corps et des esprits, désir d’une postérité réussie ; élimination de la peur et de la marginalisation par la démonstration que la contagion, si elle se fait entre vivants, ne concerne pas les morts. A viser l’appropriation des messages et leur ancrage durable dans les mémoires, etc., bref à aborder le problème selon aussi un traitement culturel.

- La culture, patrimoine de l’humanité

- Si la culture, n’importe quelle culture, disparaît c’est tout un trésor du patrimoine humain universel qui disparaît avec elle, toute une façon de se représenter le monde, de le vivre et c’est bien là que réside l’importance de la langue pour une nation car c’est la langue qui à travers son traitement, sa catégorisation du réel et de l’imaginaire structure ceux-ci. A Madagascar le monde humain et le monde animal relèvent de l’ordre des choses douées de vie (zava-manan’aina, miaina, velona). Le monde végétal, lui, comprend les choses qui poussent et qui croissent (zava-maniry). De tout le règne végétal, l’arbre est le plus proche de l’homme. L’homme et l’arbre ont des organes similaires : une tête, un sommet (loha) ; une peau, une écorce (hoditra) ; des muscles, des nerfs, des veines, des filaments (hozatra) ; un buste, un tronc (vatana) ; un postérieur, une souche (vody) ; un cœur, une moëlle (fo) ; un foie, un intérieur (aty) ; l’élément eau, pour la sève (ranon-kazo), les larmes (ranomaso), la morve (ranon-delo), la salive (ranon’ivy), la bile (ranon’afero), le liquide amniotique (ranon-doha).

(…)

Signalons un fait qui a son importance en matière d’environnement, et ceci dans tout Madagascar, au-delà des « spécificités culturelles » qui souvent portent la marque de l’ignorance de ceux qui les proclament : la croissance de l’arbre peut s’opposer à la vie de l’homme qui le plante. Seuls les vieux, dont la croissance est terminée, peuvent donc planter des arbres et encore, en proférant des formules conjuratoires pour que la vie de l’arbre ne porte pas atteinte à la leur (que cet arbre meure plutôt qu’il ne me fasse mourir).

(…)

Sont ainsi parents (havana) ceux qui appartiennent à une même souche (fototra). Cette souche commune, principe d’unité, ce sont les ancêtres (razana) qui ont donné une descendance (taranaka) segmentée en branches et tiges (sampana ; rantsana). (…) La représentation de la parenté s’oppose à celle de la non-parenté ; à l’égalité qui régit l’univers familial s’oppose la différence, l’inégalité étant une différence de parenté. Le système de valeurs propose alors la transformation des conflits de la société en amitié, en unité, et ceci, à travers la transformation des conduites obligées entre parents en comportements entre non-parents, et il le fait, en grande partie, à partir d’observations, de catégorisations empruntées au règne végétal mais façonnées au préalable par l’état de la société. Nous insistons ici beaucoup plus sur le fihavanana que sur son antithèse, le non-fihavanana, mais ce dernier apparaît toujours en filigrane :
l’unité n’a de sens que par rapport à la division. Mais ceci est une autre histoire.

(…)

- La culture dans la réflexion sur le développement

La réflexion sur le développement, aboutit ces dernières années à une série d’interrogations sur la culture. Ce type de réflexion a en fait toujours existé mais il prenait la forme d’un rejet douloureux de l’autre qui ne pouvait rien proposer que l’enfermement sur soi. Depuis la libéralisation, cette réflexion autrefois restreinte au milieu lettré, aux familles pour qui l’histoire se confond avec celle du pays, s’impose désormais à tous, à des degrés évidemment différents, dans le contexte de la libéralisation et des mesures d’ajustement structurel.

L’on croit savoir comment il ne faut pas s’y prendre en matière de développement, l’on a enfin réalisé que les dimensions humaines, culturelles de toute politique, tout programme, tout projet, sont les éléments dont il faut partir, qui déterminent aussi bien les finalités que les modalités de mise en œuvre de toute action. La réflexion étendue sur la culture intervient au terme d’une réflexion sur les échecs des théories et méthodes du développement et accompagne de façon plus ou moins proche l’approche participative qui, toutes choses égales par ailleurs, se propose d’obtenir l’adhésion active des populations à travers l’implication maximale de celles-ci. La réflexion sur ce thème accompagne l’histoire du pays, elle fait aujourd’hui l’objet de la préoccupation du pouvoir et des media , est en passe d’obtenir enfin, semble-il, un statut sinon d’urgence du moins de priorité.

La recherche d’identité, la volonté d’illustration et de développement de celle-ci, la valorisation de la culture comme force libérant la créativité et les énergies caractérise depuis peu une fraction, minoritaire il est vrai, des responsables nationaux, et le fait lui-même, cette officialisation d’une préoccupation constante parmi les éléments conscients de la population, est d’importance.
L’identité , rappellons-le, est « le principe de cohésion intériorisé par une personne ou un groupe qui lui permet de se distinguer des autres, de se reconnaître et d’être reconnu », l’identité malgache ce qui fait des Malgaches des Malgaches et non autre chose, l’intériorisation du sens d’appartenance à un héritage, à une histoire spécifiques. La redécouverte d’identité, par la force des choses et de l’histoire, comprend une distanciation vis-à-vis de l’héritage français, de l’héritage chrétien et conditionne d’autres positionnements ; l’histoire et la langue d’enseignement, dans ce contexte, deviennent les disciplines-clefs, celles dont les enjeux sont majeurs : proposer une lecture du passé, explicative des situations contemporaines, modeler les futurs espaces socio-économiques et socio-culturels.

Il est beaucoup attendu de cette politique culturelle : la valorisation, la renaissance, au lieu de stratégies de résistance, pour une réconciliation avec l’histoire et la société, pour une plus grande créativité, un rapport positif avec l’étranger. L’on doit cependant être attentif à ne pas verser dans le culte et l’idéalisation de l’autochtonie et ne jamais séparer l’action de la recherche ; l’on évite ainsi de supposer connus les mécanismes réels de fonctionnement des sociétés, de valoriser des représentations, des pratiques pernicieuses (il en existe) et, faute d’une stratégie attentive, aller jusqu’à favoriser l’obscurantisme.

Dans les analyses consacrées à la culture une notion doit être examinée avec précaution : la notion, abusive à notre sens, de bipolarisation socio-culturelle traduirait la situation de la population ; celle-ci comprendrait un binôme foncièrement antagoniste constitué à un pôle des authentiques malgaches du monde rural, à un autre d’une minorité que l’on hésite à encore qualifier d’autochtones ;
cette minorité, modelée aux savoirs et usages occidentaux, français principalement, serait coupée de sa propre culture dont elle ne connaîtrait plus que les aspects extérieurs, aurait adopté des valeurs telles que le matérialisme, le souci de la rationalité scientifique et économique tout comme celle de l’épanouissement individuel. Prônant pour modèle d’achèvement les nations industrialisées, ce genre d’individus se trouveraient en porte à faux : leur niveau de savoir, de prestige en a fait des décideurs, des leaders naturels alors qu’un fossé immense les sépare du reste de la population.

Il est nécessaire croyons-nous de nuancer ce manichéisme qui ne permet pas de comprendre la société réelle. Le paysage culturel des différents milieux de Madagascar doit en fait être défini.

L’acculturation, l’ouverture aux autres cultures en elles-mêmes ne font pas problème. Le pays n’a pas connu l’acculturation, le contact de cultures mais l’envahissement. L’impact le plus négatif de cet envahissement a été sans doute la dévalorisation de la culture et corollairement la faiblesse du sens de l’identité, inséparable, elle, de la malléabilité des personnalités : perméabilité sans discernement à tout ce qui est importé, qu’il s’agisse d’objets de consommation, de modèles politiques ou de systèmes de valeurs et de comportements. La perte de la maîtrise de la langue maternelle, de la capacité de communiquer avec les autres constitue le drame le plus grave dont les effets au niveau du pouvoir, de l’enseignement, de toutes formes de rapports sociaux internes aux Malgaches sont d’une importance cruciale.

(…)

Débats Une série de débats doivent être tenus, ils se rapportent à des questionnements majeurs dont on ne peut faire l’économie, et ceci en l’absence de tout auto-dénigrement.

La première série d’interrogations porte sur la menace qui pèse sur les valeurs fondamentales malgaches : interrogation sur la solidité de nos valeurs, sur leur capacité d’adaptation et de survie ;
ces valeurs ne sont-elles pas vouées à la désintégration, à la
disparition ? Quel est le devenir de notre culture si nos modes
d’appréhension du monde, nos repères, nos normes dont nous avons vu qu’elles ne nous aident plus à vivre, sont menacés dans leur existence et au profit de quoi, dans quel type de société vivrons-nous bientôt, quel monde laisserons-nous à nos enfants et petits enfants ?

La deuxième série d’interrogations concerne les capacités de notre culture en matière économique, interrogations sur la compatibilité de nos valeurs culturelles avec les exigencesde la logique de l’économie de marché : les Malgaches sont-ils armés pour affronter en « gagnants » les défis nouveaux de la nouvelle politique économique ? Et que faut-il faire pour armer nos enfants ?

Une troisième série de questionnements, que l’on pose moins souvent, à tort nous semble-t-il, porte sur les atouts que pourraient constituer les valeurs culturelles, certaines d’entre elles du moins, pour une rentrée réussie dans le monde tel qu’il existe et est appelé à devenir : Les valeurs culturelles malgaches peuvent-elles nous aider à devenir des opérateurs économiques performants ? Les valeurs culturelles comme atout, pour quel projet de société, selon quelle approche du développement ?

3. Quelques pistes en guise de conclusions

De façon générale, l’on doit, me semble-t-il, investir sur la tradition et la culture tout en étant profondément attentif à la démocratisation de la société seule susceptible de dynamiser celle-ci ;
dans les milieux extrêmement attachés à leurs traditions, tout au moins au niveau de l’idéologie, les tâches de développement doivent partir des cadres de la tradition qui sont d’ailleurs omniprésents. Il faut éviter de fossiliser la tradition mais y voir un corps de réponses conjoncturelles à des défis et évoluant lui-même.

Il reste que les rapports du développement et de la culture faisant de la culture, de l’identité et des valeurs un ancrage, et du savoir le moteur de l’action, ces rapports bien qu’ayant fait l’objet de réflexions éparpillées ne sont pas encore intégrés dans une stratégie cohérente et qu’un certain nombre d’impératifs doivent accompagner les efforts entrepris. Ces impératifs consistent en démarches soit préalables soit parallèles relevant de divers domaines et que nous relevons ici sans tenir compte de leur ordre d’importance :

La décision d’une réflexion nationale, aux niveaux les plus décentralisés que possible sur le type de développement culturel nécessaire au pays devrait être prise au plus tôt. En même temps que cette réflexion constituerait déjà par elle-même une mise en commun des prises de conscience, ses résultats permettraient de cerner les diverses approches souhaitées, réalisables au sein d’un cadre d’action d’ensemble. L’analyse de tous les acquis antérieurs des réflexions sur le sujet ferait partie intégrante de la démarche envisagée. Souci de cohérence entre les divers aspects des programmes, entre les décisions et les modalités de leur réalisation, ambition de l’approche globale mais en même temps réalisme et souci de succès des programmes partiels, appel à toutes les compétences, subordination des considérations politiciennes et confiscatrices au succès d’une entreprise qui requiert l’implication de tous les enfants du pays, cet ensemble d’exigences caractérise l’entreprise envisagée ici.

Il faut en finir nous semble-t-il avec les réticences et blocages apportés à l’apprentissage de formes d’expressions et de savoirs venus d’ailleurs, ce qui est oublier que les richesses culturelles humaines font partie de l’humanité. L’appropriation des éléments étrangers est inséparable, sous peine de mort culturelle, du développement de sa propre culture à soi. Un effort particulier doit être réalisé dans le domaine du développement scientifique.

Un accord enfin doit être défini, sur la base des aspirations émanant de la population à travers les instances décentralisées, les gens de terrain, sur les ordres de priorité nationaux ; certains domaines doivent orienter en priorité semble-t-il la politique de développement culturel à savoir la conservation de la vie, le refus de toute discrimination la maîtrise de l’hygiène, l’éducation à une approche scientifique et rationnelle des problèmes, le respect des richesses naturelles et de l’environnement…

Le développement du pays passe impérativement par le succès d’une politique éducative ancrée dans la culture nationale procurant l’accès à l’instruction, à l’information et à la formation, orientée vers la réponse aux défis de notre époque : mise en valeur des ressources nationales, amélioration des conditions d’existence, élévation du niveau de vie, réduction des écarts entre les couches composant la population, contribution à l’enrichissement de la culture universelle.

Ne devons-nous pas plutôt bâtir, à partir de nos valeurs, inspiré par elles, un projet de société ? Certaines d’entre elles pour le moins, ne peuvent-elles pas servir de points d’ancrage ?
Une entrée réussie dans le monde économique libéral, à défaut d’un autre ? Ne peut-on pas penser que c’est la culture toute entière qui, loin de constituer un obstacle à l’action, à tout défi, doit être mobilisée pour résoudre à sa façon, avec les valeurs dont elle s’est armée, les défis qu’elle rencontre, pour la réalisation d’un projet de société inspiré par nos valeurs et conforme à elles ?

Culture et développement ? Pour une créativité culturelle endogène, créativité des élites mais aussi des populations.
Dans la mesure où fondamentalement le développement est un processus d’autonomisation au niveau aussi bien des sociétés, des groupes que des individus, ce qui est central c’est une créativité, une affirmation de ses possibilités, indépendante quoique non autarcique ; créativité intellectuelle, sociale, technologique, pour la résolution des problèmes ; dans le sens plus large d’attitude positive à la participation, à l’innovation, à la projection dans le futur ; la maximisation de cette créativité passe par la maximisation de l’identité culturelle, la revitalisation des valeurs, l’adoption d’une stratégie accumulative des savoirs détenus et des connaissances et techniques nouvelles ; que le processus d’apprentissage ne soit plus en même temps celui d’un transfert c’est-à-dire d’un dépouillement, d’une négation culturelle, d’une dépossession ; que les élites ne cherchent
plus à gommer la créativité de leur base sociale. Et ne jamais oublier que la culture a aussi son appartenance de classes, de régions, que l’exigence démocratique doit accompagner le processus de développement, dans la mesure maximale du possible.

Retenir parmi les valeurs culturelles malgaches, utopie mais aussi idéal : la justice dans la redistribution, la complémentarité mais non le conflit, la coopération mais non la confrontation, l’éthique des comportements.


Janine Ramamonjisoa
- Docteur en Sociologie
- Docteur de 3ème Cycle en Anthropologie Sociale
- Université d’Antananarivo

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